Repenser le Parc National : vers une restructuration intégrée des modes de protection de la biodiversité ?

 _DSC0144Article réalisé par Damien Deville

Penser la Nature, renvoie également à des approches politiques et juridiques sur les outils qui sont déployés à l’échelle de nos territoires, pour protéger nos écosystèmes. L’articulation des échelles de gouvernance, de l’échelle locale à l’échelle l’internationale, a rendu la palette juridique des systèmes de protections denses, chaque label correspondant à un système de contrôle et de protection différents1. De manière générale, de nombreux géographes se sont accordés pour proposer une typologie afin de recenser ces formes juridiques, allant de la Soft Law, renvoyant à des mesures non contraignantes, à la Hard Law très contraignante et impliquant de nombreuses interdictions d’usages. Les parcs nationaux, espaces fortement symboliques dans l’imaginaire collectif, se situent dans cette deuxième catégorie. Considérées pendant longtemps comme un outil performant de protection de la nature, de nombreux problèmes sociaux ont émergé récemment de ces structures, permettant de questionner de nouveau les limites de cette approche juridique.

1280px-Cevennes_Florac_Mimente_depuis_Causse_MejeanEn France, comme à l’étranger, les dynamiques propres aux parcs nationaux ont tendance à mettre un territoire sous cloche. Sous le drapeau de la protection de la biodiversité, les parcs nationaux se voient sujets à de nombreuses réglementations, suivant un processus de contrôle strict. Au delà de limiter le développement économique, la zone cœur des parcs est un endroit où la plupart des activités humaines sont bannies (mise à part l’exception notable de certaines activités agricoles favorisant par l’élevage une diversité d’écosystèmes, et d’une certaine valorisation touristique liée à des activités de plein air). De ce fait, on assiste souvent, en toile de fond, à de nombreux conflits sociaux dans l’acceptation et l’adhésion de la part des populations locales de ces types de structures. Processus de remembrements agricoles, délocalisation de certaines activités économiques, et contraintes de développement pour les élus locaux, la mise en place d’un parc apparaît alors comme une subtile négociation diplomatique, délicate à mener, à fragile consensus entre l’Etat et les populations locales.

Peu intégrées au processus de gouvernance du Parc, les perceptions de la privatisation de l’espace de la part des populations locales apparaissent comme étant au cœur de l’émergence des conflits. Ces dernières se voient alors dépossédées d’un espace qu’elles habitent parfois depuis des générations, qu’elles aiment pour son identité paysagère et naturelle, qu’elles ont vu évoluer, et qu’elles ont su préserver au fil du temps (puisque que l’on en reconnaît aujourd’hui la valeur). Les parcs nationaux étant également des structures étatiques, on assiste ici de nouveau à une forte centralisation des processus de gouvernance de l’espace, au détriment des pouvoirs publics locaux pourtant élus par les habitants, renforçant ce sentiment de désappropriation territoriale. A ce titre l’exemple de la création du parc la Vanoise, dans les années 1970 est emblématique. Mis en place pour protéger les populations de bouquetins alors en forte déperdition, la création de ce parc a entrainé une forte restructuration des méthodes d’élevage du massif, sans réel processus de concertation avec les agriculteurs. Cette décision avait entrainé de nombreuses manifestations de la part des agriculteurs, allant jusqu’à bruler leurs productions agricoles devant la préfecture afin de montrer leur mécontentement. Aujourd’hui toujours, de nombreuses populations voient en ce parc un obstacle à l’émergence de l’appropriation citoyenne et collective du lieu.

KahuziBiegaSignUn autre exemple, très emblématique pour les enjeux qu’il a soulevés, est le Parc National de Kahuzi-Biega au Congo. Créé dans les années 70, la mise en place de ce parc a entrainé l’expulsion des populations de pygmées de la forêt. Ces populations se sont retrouvées à émigrer vers les villes de la région. Parachutés dans un système de représentation très différent du leur, ces pygmées se voient confrontés aujourd’hui à des difficultés d’intégration sociale très importantes, tous se voyant interdire la fréquentation de leurs lieux de cultes et de leurs lieux sacrés à l’intérieur du Parc. Le tout pour valoriser un espace avec lequel ils vivaient en symbiose depuis toujours, et pour protéger une espèce particulière, le gorille des montagnes, qu’eux ne chassaient pas. Aujourd’hui le parc est sujet à un braconnage intense, à l’exploitation illégale des réserves de minerais et à une immigration massive de populations en provenance des pays voisins, qui fuient des conflits sociaux et des guerres civiles récurrentes. Si bien que l’UNESCO a changé la classification de la zone passant de patrimoine mondiale à patrimoine en péril.

Ces deux exemples montrent à quel point les processus de Hard Law liés aux parcs nationaux renvoient à de nombreuses questions identitaires, politiques et sociales dans la façon de penser et de gérer un territoire. Souvent montrées du doigt, ces problématiques sociales ont tendance à changer l’aspect symbolique et hégémonique de l’utilité d’un parc national. Beaucoup d’auteurs et de politiques s’accordent aujourd’hui pour dire qu’il faut aller vers une protection plus intégrée des territoires en intégrant, spécifiquement, les populations locales dans les processus de gouvernance et dans la distribution des richesses associées à cette valorisation territoriale. En reprenant l’exemple de Kahuzi-Biega, Patrick Blandin2, avait proposé en 2010 un système de gouvernance où les populations pygmées seraient les gardiens de ce parc, tout en profitant, d’une certaine manière, d’une opportunité économique en accompagnant les touristes à la découverte des grands singes, qu’ils ont appris, de génération en génération, à pister et à connaître comme personne. Cela leur permettrait de profiter de certaines opportunités sociales et économiques, tout en valorisant leur culture et la forêt ancestrale dans laquelle ils évoluent au quotidien.

En France cela passerait également par une réflexion holistique sur la nécessité ou non, en fonction des contextes locaux, de patrimonialiser la Nature. Est-ce-que la clé de la gestion durable de nos territoires ne se situerait pas dans un mélange harmonieux des processus naturels et culturels dans l’aménagement et la valorisation de nos écosystèmes ? Ce nouveau paradigme n’est pas forcément paradoxal avec certains systèmes de protection de localités très précises (zone humides, prairies alpines, falaises calcaires). Néanmoins, cela passera surement par la mise en place de méthodes intrinsèques pour fournir à différentes catégories de populations (agriculteurs, chasseurs, entreprises touristiques, élus locaux, ONG de protection de la nature), des outils leur permettant de prendre des décisions pertinentes. Les intérêts semblent tout de même aller dans le même sens, la protection de l’identité paysagère, agricole et naturelle d’un territoire jouant sur sa capacité d’attractivité et donc de la création de richesses associées.

Pour aller plus loin :

Bahuchet Serge et al, 2000. L’homme et la forêt tropicale. Editions de Bergier.

Blandin Patrick, 2010. Biodiversité, l’avenir du vivant. Editions Albin Michel.

Devictor Vincent, 2015. Nature en crise, penser la biodiversité. Editions Seuil.

Gadrey Jean et Lalucq Aurore, 2015. Faut-il donner un prix à la nature ? Editions Les Petits Matins.

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