Une Nature ou Des Natures ?

_DSC0144 Article réalisé par Damien Deville

Bien que la Nature soit originelle à l’homme, les formes de Nature que nous connaissons aujourd’hui résultent d’interactions de plus de 200 000 ans avec l’espèce humaine. Pensées, idéalisées, magnifiées, sacrifiées sur l’autel de la performance, restaurées et protégées, l’Homme n’a de cesse de classer et d’interpréter les formes naturelles au point de les avoir modifiées en profondeur.

Le renouveau des sciences sociales couplées à des concepts géographiques et philosophiques nous permet d’apporter un regard nouveau sur ce qui fait, aujourd’hui, Nature.

Ces concepts nous invitent à constater qu’il existe des formes de lectures des processus naturels extrêmement diversifiées à l’échelle de nos territoires. Alors que des sociétés ancestrales s’identifient à des formes « non humaines » par le biais d’animaux totem, ou part des croyances de réincarnation post-mortem (animisme, totémisme), d’autres regards sur la nature ont aujourd’hui énormément influencé la culture et l’aménagement des territoires de certains peuples. Au japon par exemple, la religion Shintoïste, encore beaucoup pratiquée, recense de nombreux lieux naturels comme disposant d’une forte spiritualité intrinsèque. Lieux, aujourd’hui magnifiés par un patrimoine bâti hors du commun, qui devient valorisé dans l’identité paysagère et culturelle du pays.

654-Miyajima-le-ToriEn Europe, également, les écosystèmes sont sujets à des formes d’interprétations différentes. Le retour du loup dans les Alpes en est une bonne illustration. Symbolisé par de nombreux écologues comme étant un bon indicateur de la santé de nos écosystèmes, les éleveurs de brebis voient en ce loup une menace pour leurs activités sociales et économiques, et de ce fait une menace pour l’entretien des prairies alpines que le pâturage a su préserver au fil du temps.

Un autre exemple intéressant est celui de la biodiversité mal vécue ou mal perçue dans le quotidien des français. Toute biodiversité n’est pas forcément bonne à avoir. Pensons aux moustiques envahissant les villes de Camargue, d’Afrique ou des Antilles et qui sont parfois porteurs de maladies à forts risques sanitaires. Pensons à la phobie des araignées ancrée chez beaucoup d’entre nous, aux morsures de serpents mortelles ou encore aux sangsues accrochées à notre corps après une baignade innocente dans une eau turquoise. Il y a de fortes chances pour qu’un européen qui passe trois semaines au cœur de la forêt guyanaise, en ait vite marre de ce qui fait au quotidien la Biodiversité. Au-delà des espèces animales et végétales, nous retrouvons ces codes sociaux à l’échelle des grands processus naturels. Alors que la beauté des saisons, la poésie des marées sur les roches calcaires, le vent glissant dans les feuilles de nos forêts, sont souvent des choses appréciées comme composant la diversité de la vie, d’autres processus naturels tels que les tsunamis et autres tempêtes sont vus, à juste titre, comme de véritables dangers desquels il faut absolument se protéger.

Finalement la Nature est donc sujette à des formes d’interprétation différentes jouant sur la façon d’intérioriser les dynamiques naturelles. Et cela va avoir d’importantes conséquences dans la façon de penser la place que l’homme va prendre au sein de cette nature. Il en ressort des territoires aimés et protégés pour leur identité paysagère mais sans cesse renouvelés et valorisés à travers des constructions sociales à mouvements permanents. Constructions sociales qui peuvent fédérer autant que diviser différentes catégories de populations. Bien que de statuts morphologiques et biologiques strictement identiques, un « marécage » et une « zone humide » renvoient à un imaginaire collectif complètement différent. Alors que l’un peut paraître repoussant visuellement et nauséabond, l’autre sera attractif pour sa plus-value écologique et sociale. Jouer et influencer ces perceptions de la nature devient alors un choix philosophique et politique dans la façon d’articuler au plus proches Nature(s) et Culture(s) au quotidien.

 

Pour aller plus loin :

-Claude Levis Strauss, la pensée sauvage. 1962.

-Edward O. Wilson, De la diversité de la vie. Editions Odile Jacob, 1993.

-Philippe Descola, La composition des mondes. Editions Flammarion, 2016.

-Philippe Descola, Par-delà Nature et Culture. Editions Folio Essais. 2005.

-Thèse de Samuel Depraz,. Recompositions territoriales, développement rural et protection de la nature dans les campagnes d’Europe centrale post-socialiste. 2005.

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