Orcinus Orca, de mère en fille

                   Orcinus Orca, de mère en fille

Ma chère fille,

 

Cela faisait longtemps que je voulais t’écrire mais je n’en ai jamais pris le temps. Aujourd’hui, j’ai décidé que tu étais assez grande pour comprendre certaines choses primordiales pour ton avenir et celui de notre famille. Peut-être ne le sais-tu pas encore mais nous, les orques ou épaulards, accordons beaucoup d’importance à la transmission, nécessaire à notre survie.

Laisse-moi revenir aux origines : nous faisons partie de l’ordre des Cétacés et de la famille des Delphinidés. Notre espèce Orcinus Orca(1) a été décrite pour la première fois par un homme, vers les années 1758, un certain Carl von Linné. Dès lors, les hommes nous surnommèrent les écumeurs des mers ou encore baleines tueuses, en ce que nous sommes les plus grands prédateurs marins. Notre force, notre intelligence ainsi que nos méthodes de chasse en groupe suscitent aujourd’hui encore beaucoup d’interrogations au sein de la sphère scientifique humaine.

Notre espèce s’observe dans toutes les mers et océans du globe, jusqu’aux zones polaires, bien que nos groupes soient très divers : les orques nomades ou océaniques se déplacent en permanence tandis que les orques résidentes reviennent chaque année au même endroit pour s’accoupler. Nous faisons partie de cette dernière catégorie : notre population – appelée les résidentes du Sud, compte 75 individus(2) et vit dans le nord-ouest du Pacifique. Au-delà d’un simple nom, les populations se distinguent par la génétique, le nombre d’individus au sein des groupes, les méthodes de chasse ainsi que les dialectes. Outre nos clics d’écholocalisation nous permettant de chasser nos proies, chaque groupe dispose de toute une série d’autres cris pour communiquer ; vois-tu, c’est un véritable langage.

 

(1) Nom de l’espèce, du latin orcus. Noms vernaculaires : orque, épaulard, orca, killer whale. En norvégien, on dit spekhugger qui signifie découpeur de lard. C’est une référence au fait que, dans le passé, des orques ont été aperçues mangeant le lard des baleines tuées par des baleiniers.

(2) Dernier chiffre du Center of Whale Research – 28 janvier 2019

 

                            Figure 1 : Une partie de notre groupe J-Pod (Source : whaleresearch.com)

Notre population est composée de trois groupes que les hommes ont nommés J-Pod, K-Pod et L-Pod. Notre famille fait partie du J-Pod : d’ailleurs mon nom est J-2 ou « Granny » qui veut dire « grand-mère » en anglais. Je suis l’orque la plus âgée du groupe, mais ça, je crois que tu le savais déjà.

Tous les ans, au moment de l’été, nous nous retrouvons dans la mer des Salish, entre l’Ile de Victoria au Canada et le continent américain afin de chasser le saumon, principale nourriture de notre population.

 

                                           Figure 2 : Notre localisation (Source : Google Maps)

C’est à cette période précise que les hommes, ou les scientifiques dirons-nous, ont décidé de nous étudier. Depuis 1976, chaque année, ces derniers viennent nous observer pendant de longues heures afin de réunir des informations détaillées : notre localisation géographique, nos déplacements en groupe, nos interactions, les naissances ainsi que les décès. Toutes ces données leur permettent alors de mieux comprendre la dynamique de notre population. Je connais particulièrement bien le professeur anglais Darren Croft, spécialiste du comportement animal, que j’ai souvent vu muni de ses jumelles depuis la terre ou sur un zodiac.

Malgré notre nombre important, les scientifiques réussissent à nous identifier individuellement, et peut-être te demandes-tu comment. Sache que chaque membre de notre population est reconnaissable à l’aide de taches spécifiques sur notre corps, particulièrement au niveau de la nageoire dorsale. Ces taches sont comme les empreintes digitales des hommes, essentielles pour les repérages en direct ou sur des photographies. Bien pratique, non ?

 

 

                                   Figure 3 : J35, J38 et J47 (Source: whaleresearch.com)

Si l’on fait le calcul, cela fait exactement 43 ans qu’ils réunissent des informations sur nous : apparemment, ils auraient visionné plus de 700 heures de vidéos ! Et c’est au cours de ces observations que nous avons étonné nos observateurs de nombreuses manières.
En effet, ils ont découvert que nous, les femelles orques, avions nos derniers petits entre 30 et 40 ans et que nous pouvions vivre jusqu’à 100 ans environ. Ce fait est apparemment très inhabituel au sein du règne animal et notamment pour les mammifères. J’ai entendu dire que les femelles chimpanzé, gorille ou encore éléphant ne sont pas ménopausées et que leur fertilité décline avec l’âge.

Comprendre pourquoi nous arrêtons de nous reproduire à un moment donné est un véritable casse-tête pour eux ! Ils travaillent donc sur plusieurs hypothèses.

 

                                              Figure 4 : J41 et J51 (Source: whaleresearch.com)

L’une d’entre elles est que nous, les femelles orques ménopausées, jouons un rôle central pour assurer la survie et la reproduction de notre famille et particulièrement celle de notre progéniture mâle. En effet, ces derniers se reproduisent au sein d’un groupe social différent du nôtre qui aura, par la suite, la charge du petit. Investir du temps et de l’énergie pour notre progéniture mâle permet donc de garantir une meilleure propagation de nos gènes sans coût direct pour le groupe. Cet investissement se traduit notamment par un partage de nourriture : nous attrapons les poissons et les leur donnons afin d’accroître leur énergie et par conséquent, leurs chances de reproduction. Les scientifiques disent que nous augmentons ainsi notre fitness indirecte : en somme, notre capacité à diffuser nos gènes.

Eh oui, j’aide donc davantage ton frère, mais ainsi, je ne suis pas en concurrence avec toi pour élever une potentielle progéniture, comme par exemple être en compétition pour les ressources, la nourriture ou même le soin parental. Si nous avions un petit toutes les deux en même temps, les risques que le mien ne survive pas sont élevés.
D’après ce que j’ai compris, les scientifiques tentent de répondre à plusieurs questions : si un orque adulte mâle a toujours sa mère, quelles sont ses chances pour qu’il soit toujours vivant l’année d’après ? Ou, si sa mère meurt, quels sont les risques qu’il meure aussi ?

Les calculs leur ont alors montré la dépendance de nos mâles adultes envers nous, leurs matriarches : leur risque de mortalité est 14 fois supérieur l’année suivant notre décès. Ils sont assez doués je trouve…

 

                                        Figure 5 : J-26 en chasse (Source : whaleresearch.com)

Toujours en nous observant et en étudiant des photographies, ils ont également remarqué que j’étais leader du groupe, particulièrement quand il s’agit de localiser les saumons pour nous nourrir. Le timing doit être parfait pour pouvoir vous garantir un vrai festin. Je joue alors un rôle central pour guider notre famille, comme une transmission de mon expérience de matriarche. Cette place au sein de notre groupe est particulièrement marquée quand les saumons viennent à manquer et qu’il nous faut trouver d’autres localisations moins évidentes. Avais-tu déjà remarqué que j’étais toujours devant lorsque nous cherchions les saumons ? Maintenant, tu en connais la raison !

Les scientifiques veulent donc tenter de mesurer les bénéfices potentiels pour le groupe, liés à ma ménopause : être la gardienne de certains savoirs et soutenir le groupe, par rapport au désavantage génétique dû au fait que je ne procrée plus.
Les questions concernant notre stratégie évolutive sont nombreuses et permettent de faire un lien non seulement avec celle des femmes, mais aussi avec celle des globicéphales tropicaux. En effet, nous sommes pour le moment les trois seuls mammifères dont la ménopause a été identifiée.
Néanmoins, les scientifiques ne comptent pas s’arrêter là puisqu’ils souhaitent collecter d’autres données notamment grâce à des drones : comprendre nos interactions sociales (babysitting, partage de la nourriture) est une de leurs priorités.

 

                        Figure 6 : Un globicéphale tropical (Source : Blue Water Diving Center)

Je finirai par un conseil : il est important que les hommes réunissent des informations à notre sujet. Bien sûr il faut se méfier, car tous les humains ne sont pas dignes de confiance. Mais je peux t’assurer que les équipes qui nous observent depuis plus de 40 ans sont des alliés de notre conservation et vont tenter de mieux nous protéger. Effectivement, et tu ne le sais que trop bien, notre population d’orques résidentes du Sud constitue l’une des populations de mammifères marins les plus menacées aux Etats-Unis et au Canada. C’est malheureusement une bien triste réalité. La cause principale ? La présence de quatre barrages qui empêchent les poissons de remonter les eaux et de se reproduire. La nourriture manque donc cruellement et provoque de nombreux décès parmi les nôtres.

Je compte donc sur toi pour y mettre du tien et transmettre à ton tour, quand le temps sera venu, ce que tu auras appris de moi.
Je te laisse, il est l’heure de partir se nourrir et il faut que j’anticipe notre itinéraire.
J-2, « Granny »

 

                                    Figure 7: J-2, « Granny » (Source : whaleresearch.com)

 

Note de l’auteure : J-2 « Granny » est décédée en 2016. Elle était l’orque la plus âgée du groupe des Résidentes du Sud. Son âge estimé était de 106 ans.

Bibliographie

Ouvrage :

Fontaine P.H, Baleines et phoque. Biologie et écologie, Editions Multimondes, 1988

Emission de radio :

BBC.co.uk Radio, « The Whale Menopause » – Diffusion Mardi 28 février 2017 à 11h00 [En ligne] Ecoutée le 11 décembre 2017 http://www.bbc.co.uk/programmes/b07mxv62

Articles :

Foster E.A et alii., « Adaptive Prolonged Postreproductive Life Span in Killer Whales », ScienceMag, July 27, 2012

Johnstone Rufus A. and Cant Michael A., « The evolution of menopause in cetaceans and humans: the role of demography », The Royal Society Journal, June 30, 2010

Rapports :

Brent et alii., « Ecological Knowledge, Leadership, and the Evolution of Menopause in Killer Whales », Brent et al., 2015, Current Biology 25, 746–750, March 16, 2015

Croft et alii., «Reproductive Conflict and the Evolution of Menopause in Killer Whales », Current Biology 27, 298–304, January 23, 2017
Webographie

Cardwell Mark Riley, « Killer whales experience menopause – just like humans », The Guardian – Thursday 17 October 2013 – Consulté le 29/10/17 [En ligne] https://www.theguardian.com/environment/2013/oct/17/killer-whales-menopause

Gill Victoria, « What can killer whales teach us about the menopause? », BBC News, San Juan Island – 11 August 2016 – Consulté le 11/12/17 – [En ligne] http://www.bbc.com/news/magazine-37025092

Gill Victoria, « Whales and humans linked by ‘helpful grandmothers’ », BBC News – 2 July 2010 – Consulté le 11/12/17 – [En ligne] http://www.bbc.com/news/10451533

Pennisi Elizabeth, « Adult Killer Whales Need Their Mamas », ScienceMag – September 13, 2012 – Consulté le 27/10/17 [En ligne] http://www.sciencemag.org/news/2012/09/adult-killer-whales-need-their-mamas

Weiler Nicholas, « Menopausal killer whales are family leaders», ScienceMag – March 5, 2015 – Consulté le 27/10/17 [En ligne] http://www.sciencemag.org/news/2015/03/menopausal-killer-whales-are-family-leaders

Site internet :

Center for Whale Research, [En ligne] consulté le 28/10/17 https://www.whaleresearch.com/

 

A propos de l’auteure :

Diplômée de deux écoles de commerce à Paris, j’ai commencé ma carrière dans le commerce auprès d’une grande enseigne de distribution spécialisée : Nature & Découvertes. Passionnée de nature et grande défenseuse de l’environnement j’ai intégré le master 2 IEGB de Montpellier dont je suis diplômée depuis septembre 2018. Les orques et leurs mystères me fascinent depuis toujours. La sensibilisation du grand public à leur protection et sauvegarde m’est donc chère. Cet article a été rédigé dans le cadre d’une UE de mon master – Ecriture tout public.

                                                            

Elise Courtois-Brieux

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