Chassez le naturel, il revient au galop !

    Chassez le naturel, il revient au galop !

                      Ou pourquoi favoriser l’expression de la flore spontanée sur les murs

 

Par Sylvain Gouttebroze

     Ici et là, minuscules, elles se sont adaptées à nos villes et se sont installées sur nos murs cherchant sans cesse à se protéger des agressions urbaines. Tantôt sales, dangereuses et donc clandestines, tantôt rares, protégées et donc à conserver, les plantes sauvages se régénèrent malgré les méthodes d’éradication appliquées. Mais sont-elles aussi dangereuses qu’on le dit ? Quels sont leurs réels impacts sur nos infrastructures et sur l’écosystème urbain ? Ne vaudrait-il pas mieux apprendre à les connaître pour bien vivre ensemble ?

De la nature à la mégalopole

      Autrefois vénérée par les sociétés, la nature sauvage a longtemps permis aux hommes de se nourrir, de s’habiller et de se réfugier. Avec les grandes mutations économiques et les avancées technologiques, les hommes ont progressivement transformé cet habitat primaire en villes évoluant maintenant vers des macro-systèmes : les mégalopoles. Par exemple, la densité moyenne à Paris dépasse les 21000 habitants/km² (Insee, 2014). Selon un rapport publié par l’ONU 54% de la population mondiale vivait en zone urbaine en 2014. Les prévisions amène ce chiffre à 66% d’ici 2050 : c’est désormais en milieu urbain que tout se joue.

 

                                       Figure 1 : Compacité de l’agglomération parisienne, 2014

 

La loi des hommes

       Dans ce maillage urbain dense, la majeur partie de la nature a été domestiquée et ordonnée : les chiens doivent être tenus en laisse dans les jardins publics. Sélectionnées et contenues, certaines formes de nature prévalent en milieu urbain et constituent un réel enjeu pour les politiques publiques. Pourtant, qu’elles soient plébiscitées dans le cadre de l’amélioration du cadre de vie (ombrage, espace récréatif, support éducatif) ou qu’elles concourent au maintien de services écosystémiques en ville (réduction des îlots de chaleurs, dégradation de déchets, production d’oxygène, continuités écologiques, pollinisation), cette nature n’occupe qu’une faible place en milieu urbain (Plante & Cité, 2013). En effet, sous le poids de l’urbanisme, l’espace disponible au sol vient à manquer, quand il ne s’agit pas du sol lui-même. Parallèlement, les murs représentent plus de 10% de la surface urbanisée d’une ville (Darlington, 1981) mais la végétalisation de cet énorme potentiel résonne souvent comme une prise de risque complexe et onéreuse.

 

La théorie de la falaise urbaine 

     Séparatif, de soutènement ou d’agrément, le mur est un ouvrage d’art qui peut s’avérer très attractif pour de nombreuses espèces de plantes et d’animaux (lézards, insectes et mollusques surtout) lorsqu’il présente des anfractuosités. On parle d’habitat de substitution, ici « une falaise urbaine », dans le sens où elle est artificielle (Larson et al., 2006).

 

 

 

Figure 2 : Meulière couverte de fougères, 2014 =>

 

 

 

 

 

 

 

Figure 3 : Quelques animaux qui fréquentent les murs, 2014

 

    En se végétalisant spontanément, des éléments du paysage urbain deviennent attractifs et donc moins pénalisant sur le plan écologique. Par ailleurs, la diversité des conditions extérieures permettra à différents cortèges de s’installer et ainsi d’amplifier la capacité d’accueil de la biodiversité du milieu urbain.

 

Une pratique loin d’être généralisée

   Si la nature est capable, seule, de coloniser des ouvrages d’art, pourquoi ne la laissons-nous pas faire ? Cette tolérance permettrait de générer des économies, d’assurer la pérennité des populations apparues spontanément et de favoriser le développement de la biodiversité en milieu urbain. D’où vient alors la difficulté à entretenir cette nature autosuffisante ?

 Dans la plupart des cas, il s’agit d’un assemblage de craintes, aspirations esthétiques, méconnaissance et amalgames. Pour mieux comprendre, il faut revenir aux fondements qui régissent la place courante de la nature en ville. On distingue désormais « la nature » et les différentes « formes de nature ». En effet la nature a généralement une connotation sauvage tandis qu’en ville on la trouve sous différentes formes domestiquées, entretenues et surtout sélectionnées. La dimension esthétique est donc très importante dans les mentalités : la sélection est basée sur la taille et la couleur des fleurs, la facilité d’entretien, le caractère emblématique, la forme… Une plante doit se trouver là où on l’a prévu : dans un massif au jardin, dans un pot, sur un mur prévu à cet effet mais surtout pas dans une faille du trottoir. Le pouvoir de la nature est bien connu et l’absence de gestion pourrait engendrer des dysfonctionnements sur la voie publique : c’est pourquoi tout ce qui n’a pas été planté est souvent éradiqué. Bien entendu les pratiques évoluent. Avec l’apparition de la gestion différenciée des espaces verts puis la politique « zéro phyto » (Loi Labbé, 2014), les gestionnaires ont su s’adapter en acceptant une part de nature sauvage de plus en plus grande dans leurs espaces mais pas au point de confier l’architecture du jardin à la nature elle-même.

    Ajoutons maintenant une difficulté. Nous allons évoquer la couverture d’un ouvrage d’art : le mur. Il en existe de toutes sortes assurant des fonctions plus ou moins importantes, nécessitant donc une attention et un suivi particulier. En matière d’entretien, les connaissances les plus avancées proviennent souvent des entreprises de BTP et de transport qui doivent répondre à des contraintes liées à la sécurité du public. Un guide du SETRA(1) relatif à aux IQOA(2) des murs de soutènement préconise un retrait drastique de la végétation en vue d’assurer sa pérennité et la visibilité d’éventuelles pathologies sur l’ouvrage. La flore est alors perçue comme « source de pathologies » et « facteur d’obstruction ». Mais rappelons que l’on distingue aujourd’hui diverses formes de nature et que toutes n’ont pas les mêmes impacts sur le bâti.

(1) SETRA : Service d’Etudes sur les Transports, les Routes et leurs Aménagements
(2) IQOA : Image de la Qualité des Ouvrages d’Arts

 

La notion de bioréceptibilité

  Dans leurs travaux (Guillite, 1995 ; Guillite et Dreesen, 1995) développent la notion de « Bioréceptivité » définissant la relation écologique entre un matériau et les organismes aptes à le coloniser. Elle exprime la faculté d’un matériau à accueillir le vivant et se base sur l’ensemble des caractéristiques intrinsèques des matériaux qui permettent la colonisation par le vivant. A ne pas confondre avec les concepts de biodégradation ou encore de biodétérioration. Ces travaux ont notamment permis d’expliquer les vagues de colonisations successives par les êtres vivants.

   Steinbauer et al. (2013), ont démontré que le biofilm primaire composé d’algues, de mousses et de lichens constitue une seconde peau capable de protéger l’ouvrage des agressions extérieures (pluies acides, pollutions urbaines, variations hygrométriques) en captant les éléments du milieu. Il s’avère même que l’ensemble de ces organismes ne dégradent pas les ouvrages puisqu’ils n’ont pas de racines mais des d’ancrage de surface (thalle ou rhizoïde). Cela concerne également un grand nombre de fougères (Drewello et Schmiedinger, 2007).

« Schéma illustrant la stratification des organismes colonisant un matériau de construction poreux après 6 mois d’exposition en laboratoire conditionné ;
-1, biofilm composé de cyanobactéries filamenteuses et d’algues vertes résiduelles ;
-2, protonéma de mousse ;
-3, diatomées ;
-4, rhizoïdes de mousses ;
-5, mousse juvénile ;
-A, Biodétérioration par cisaillement ;
-B, Biodétérioration par pénétration des rhizoïdes. »

 

    Figure 4 : Schéma de bioréceptivité d’un matériau poreux d’après O. Guillitte et R. Dreesen – 1995

 

Une gestion écologique sans danger pour nos ouvrages

   Toutes les formes de nature ne sont donc pas adaptées aux ouvrages d’art, toutefois il en existe et elles peuvent s’installer naturellement. Reste à savoir comment les entretenir tout en permettant un suivi régulier des ouvrages. D’une manière générale, il faut retirer les plantes vivaces pourvues d’un système racinaire amené à perforer le mur par ses interstices (trous dans la pierre, dans les joints et sous le couronnement du mur) et garder toutes celles dont le système d’ancrage est superficiel (mousses, fougères, algues, lichens et petites plantes annuelles). Enfin, aucun végétal ligneux ne pourra être toléré et les espèces invasives doivent également être éliminées.

 

Les murs de demain conçus pour accueillir la flore spontanée

   L’enjeu de végétalisation des villes a généré un engouement pour diverses technologies relatives aux murs et aux toitures : jardinières grimpantes, cages métalliques, modules performés sur rails ou sur nappe… La viabilité de ces systèmes dépend de nombreux paramètres (eau, lumière, chaleur, entretien) et engendre de nombreux coûts liés à la maintenance. Par ailleurs la diversité végétale n’est pas toujours au rendez-vous, enfin de forts taux de mortalité sont constatés pour les plantes exotiques malgré l’engrais apporté (Plante & Cité, ARRDHOR CRIT HORTICOLE, 2013). Il est peut-être temps d’installer de nouvelles falaises, en guise de murs, créées spécialement pour accueillir la flore urbaine spontanée. Pour cela, il suffit de créer des parois présentant un fruit(3) suffisant et des anfractuosités capables de retenir l’eau et la matière organique. Les récents essais techniques mettent en avant 4 types de structures distinctes :

– le mur maçonné en moellons de pierres naturelles (A),
– les gabions utilisables également en parements (B),
– les bétons matricés aspect pierre (C),
– le béton « végétal » en cours d’expérimentation (D).

(A) (B)

(C) (D)

Figure 5 : Les matériaux de demain

(3) Fruit : terme désignant l’inclinaison d’un mur.

 

« Faire le plus possible avec, et le moins contre », Gilles Clément – Paysagiste botaniste

La végétalisation des milieux urbains apporte des réponses aux enjeux croisés du développement durable. Elle vise à réduire l’empreinte écologique de nos territoires à condition de considérer l’ensemble des formes de natures et de promouvoir leur développement y compris là où l’on ne l’attend pas. De nombreuses expériences horticoles présentent des limites là où une nature spontanée moins connue et parfois stigmatisée s’adapte parfaitement. Par ailleurs la flore spontanée englobe désormais des « échappées du jardin » sélectionnées pour leurs propriétés esthétiques, il est temps de lui faire plus de place tout en contrôlant son développement. De nombreuses études restent encore à mener concernant les préférences des populations dites saxicoles(4) telles que la dynamique de peuplement d’une paroi, l’identification des modes de gestion les plus favorables et la clarification de leur rôle au sein des Trames Verte et Bleue urbaines.

(4) Saxicole : qui vit sur les rochers.

 

 

BIBLIOGRAPHIE

Insee, RP2009 (géographie au 01/01/2011) et RP2014 (géographie au 01/01/2016) exploitations principales. https://www.insee.fr/fr/statistiques/2011101?geo=DEP-75 Consultée le 13.12.2017

Organisation des Nations Unies, http://www.un.org/fr/development/desa/news/population/world-urbanization-prospects.html consultée le 26.12.2017

Laille Pauline, Provendier Damien, Colson François, Salanié Julien, 2013. Les bienfaits du végétal en ville : étude des travaux scientifiques et méthode d’analyse. Plante & Cité, Angers, p 4-18.

Larson, D., Matthes, U., Kelly, P.E., Lundholm, J., Gerrath, J., 2006. The Urban Cliff Revolution: Origins and evolution of human habitats. Fitzhenry and Whiteside (1ère Ed.), p. 105-108. ISBN-13 : 978-1550419924

Loi Labbé, LOI n° 2014-110 du 6 février 2014 visant à mieux encadrer l’utilisation des produits phytosanitaires sur le territoire national (1) https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000028571536&categorieLien=id Consultée le 21.12.2017

SETRA, IQOA Murs de soutènement, mur poids en maçonnerie, édition 2000, 90 p.

Guillitte, O., 1995. Bioreceptivity: a new concept for building ecology studies. Science of the Total Environment 167, 215-220.

Guillitte, O., Dreesen, R., 1995. Laboratory chamber studies and petrographical analysis as bioreceptivity assessment tools of building materials. Science of the Total Environment 167, 365-374.

MJ. Steinbauer, A. Gohlke, C. Mahler, A. Schmiedinger, C. Beierkuhnlein, 2013 Quantification of wall surface heterogeneity and its influence on species diversity at medieval castles – Implications for the environmentally friendly preservation of cultural heritage, Journal of Cultural Heritage 14 p 219-228.

Drewello, Rainer; Schmiedinger, Andreas, 2007. Zeitschrift der Deutschen Gesellschaft für Geowissenschaften (ZDGG) Band 158 Heft 4, p. 895 – 919 / publiée: 01.12.2007 / DOI: 10.1127/1860-1804/2007/0158-0895

Plante & Cité, ARRDHOR CRIT HORTICOLE, 2013. Enquête et retour d’expériences de gestionnaires de murs végétalisés. Angers, 30p

A new biological concrete to construct ‘living’ facades http://www.ub.edu/web/ub/en/menu_eines/noticies/2013/01/028.html consultée le 14.12.2017

Gilles Clément, épitaphe au Jardin du Rayol, Propriété du Conservatoire du littoral (83)

 

TABLE DES ILLUSTRATIONS

Figure 1 : Los Angeles, 2014
« Mario Fourmy pour la Société du Grand Paris in Le projet de métro du Grand Paris ne répond que partiellement aux besoins des Franciliens » Par Franck Stassi le 12 mars 2014
https://www.businessmarches.com/projet-metro-grand-paris-repond-partiellement-besoins-franciliens/ Consultée le 06 Décembre 2017

Figure 2 : Meulière couverte de fougères, 2014
Photographie : Sylvain GOUTTEBROZE, 2014

Figure 3 : Quelques animaux qui fréquentent les murs, 2014
Photographie : Sylvain GOUTTEBROZE, 2014

Figure 4 : Schéma de bioréceptivité d’un matériau poreux d’après O. Guillitte et R. Dreesen – 1995
Guillitte, O., Dreesen, R., 1995. Laboratory chamber studies and petrographical analysis as bioreceptivity assessment tools of building materials. Science of the Total Environment 167, 365-374.

Figure 5 : Les matériaux de demain

Béton matricé,
https://www.google.fr/search?q=b%C3%A9ton+matric%C3%A9&safe=strict&client=firefox-b&dcr=0&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ved=0ahUKEwjR44jvt83YAhXK7BQKHZ3zDegQ_AUICigB#imgrc=yHcSKW9U1DFgOM: consultée le 13.12.2017

Béton végétal http://www.ub.edu/web/ub/en/menu_eines/noticies/2013/01/028.html consultée le 13.12.2017

Moellons de pierre taillée, Photographie : Sylvain GOUTTEBROZE, 2014

Gabions remplis de pierres, Photographie : Sylvain GOUTTEBROZE, 2014

 

A propos de l’auteur :

Après un parcours d’ingénieur en espaces verts, j’ai opéré un léger changement de cap en vue
d’intégrer les enjeux d’écologie urbaine à mon métier. Passionné par la nature et les grands paysages
et leur confrontation avec les infrastructures humaines, j’ai repris mes études pour suivre un master
2 IEGB à Montpellier en alternance chez SNCF Réseau. Aujourd’hui je concilie travaux paysagers et
protection de la biodiversité dans le cadre des missions de maîtrise de la végétation pour SNCF
Réseau.

Sylvain Gouttebroze

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