Voyager sans ticket

                Voyager sans ticket

 

C’était son dernier repas. Elle avait fait le plein d’énergie. Son corps, disproportionné par rapport à ses membres, n’attendait qu’une chose : pondre. Entre ses pattes, un trou s’ouvre, laissant tomber au sol une myriade de petites boules translucides. Pendant presque un mois, la mère répète ce processus inlassablement, épuisant les réserves de sang prélevées sur son dernier hôte à mesure que son corps se flétrit. Un dernier œuf tombe, et la mère meurt, laissant sa progéniture, une nouvelle génération d’acariens, des tiques Ixodes ricinus, seules face au monde.

Les jours et les nuits se succèdent, et la forêt devient le théâtre de l’éclosion de milliers de petits hexapodes aveugles. Du dernier œuf, 6 petites pattes extraient un corps orange, transparent, sans yeux. Peu mobile, la larve attend dans le nid que son tégument durcisse. Quelques jours plus tard, le jeune parasite se poste sur un brin d’herbe et attend son hôte, prêt à entamer son périple : un voyage en wagons-restaurants avec trois correspondances. La tique utilise un organe spécialisé dans ses pattes, l’organe de Haller, pour détecter la présence d’un hôte potentiel parmi la myriade d’êtres vivants à sa disposition. Une variation de température et quelques vibrations suspectes la mettent sur la piste. L’hôte choisi est un petit rongeur, un mulot sylvestre Apodemus sylvaticus.

S’accrochant avec les griffes de l’extrémité de ses pattes, la tique monte sur son nouveau « compagnon de route » au moment où celui-ci frôle le promontoire végétal du parasite. Elle entame l’épiderme puis le perce progressivement avec son rostre, pièce buccale lui servant à prélever le sang de l’hôte, tandis que sa salive ramollit et digère les tissus. Le rostre comprend une excroissance garnie de petites dents orientées en sens inverse de la pénétration, afin de rendre l’extraction du passager clandestin plus difficile. Pour s’assurer que le rongeur ne réagisse pas à son attaque, la tique sécrète des substances salivaires anesthésiantes, et l’hôte se laisse piquer sans broncher. L’insecte sécrète ensuite une sorte de colle qui se solidifie afin de fixer davantage le rostre à l’épiderme. Le voyage culinaire peut commencer ! Lors de son repas, le parasite alterne aspirations de sang et injections de sécrétions salivaires anesthésiantes. En ingérant le sang, la tique gagne en volume, et acquiert l’énergie nécessaire à sa croissance. Mais un intrus s’immisce dans ce festin : une bactérie, du genre Borrelia, dont le sang du mulot est fréquemment infecté. La tique va donc absorber ce pathogène, qui ne lui est pas dangereux, et le porter en elle, tel un cadeau empoisonné. Après une semaine, elle tombe de son premier hôte, et commence sa mue de nymphe.

C’est donc munie d’une quatrième paire de pattes nouvellement acquise et d’un corps plus robuste qu’elle se lance à la recherche de son second trajet-repas. Un lapin fera l’affaire, la nymphe n’est pas difficile. Le processus se répète. Une fois son prélèvement terminé, elle quitte le lagomorphe en tombant de nouveau au sol, et effectue finalement sa mue d’adulte, avant de chercher un troisième et dernier buffet mouvant avant la reproduction. Cette fois-ci, elle sera plus sélective. Il lui faut un animal massif. Un cerf serait un hôte de choix pour satisfaire sa soif de sang, mais aucun ne passe à proximité. C’est alors qu’elle détecte, avec son organe de Haller, un être humain coiffé d’un bob en tissu bleu. Assis tout près de la fougère sur laquelle le parasite est perché, et vêtu d’un short léger et d’un haut à manches courtes, son épiderme est très facilement accessible pour la tique. Elle s’approche de lui, monte sur sa cheville, et se fixe avec son rostre, lui transmettant le pathogène par injection de salive, et se gorgeant de sang pour préparer la prochaine génération.

Apodemus sylvaticus, une espèce-réservoir de bactéries Borrelia (maladie de Lyme)

Des années plus tard, les renards roux (Vulpes vulpes), qui s’étaient fait discrets ces dernières années, reparaissent dans l’écosystème. Se faufilant dans les fourrés, l’un d’entre eux, à la recherche d’une proie à se mettre sous la dent, rôde dans le sous-bois.

Le prédateur cherche un animal pour nourrir ses petits, mais les mulots sylvestres et autres rongeurs semblent plus farouches qu’à l’accoutumée. À quelques mètres de là, dans le noir d’une galerie souterraine, brillent les petits yeux de l’un d’entre eux, bien décidé à ne pas quitter son abri de fortune de sitôt. Ses congénères se font particulièrement rares ces derniers temps, depuis le retour des renards.

Non loin de là, une tique attend son hôte. Elle a choisi un lieu humide, propice à son développement, à moins d’un mètre de hauteur, s’aventurant rarement au-dessus de cette limite. Depuis des générations, ses aînées avaient suivi le même voyage gourmand en trois étapes, le périple et festin incessant qui rythment la vie de son espèce.

Et pourtant, cette fois-ci, aucun rongeur ne passe à proximité. La tique détecte un éclair roux, furtif, se dirigeant vers un terrier non-loin. Un renard. Trop loin pour elle.

Et tandis que notre petit parasite attend son hôte, le temps s’écoule. Tic, tic, tic…

Trouvant finalement un hôte convenable, un oiseau du genre Turdus, elle s’y fixe, commençant sa vie avec un moyen de transport aérien. Pratique pour voyager sur de longues distances ! Fort heureusement pour le prochain hôte, l’oiseau, lui, n’est pas infecté par la maladie de Lyme. Il décolle vers d’autres contrées, éloignant le parasite de son lieu de naissance, où les petits rongeurs, principales espèces-réservoirs de la maladie et hôtes favoris des larves, semblent faire profil bas depuis le retour des renards.

En contrebas, Noémie, 5 ans, observe le volatil s’éloigner à tire d’ailes dans le crépuscule. Sa mère, inquiète pour elle, la rappelle à la maison. « Ne traîne pas trop dehors – lui crie-t-elle -, tu risquerais d’attraper des tiques ! ». La petite fille rentre chez elle et se fait examiner par ses parents, à la recherche d’une potentielle excroissance noire. Pas trace d’abdomen en vue.

Pendant l’inspection de routine, Noémie regarde la photo de son grand-père dans le cadre à côté d’elle. Ce dernier était décédé d’un arrêt cardiaque provoqué par la maladie de Lyme quelques années plus tôt. Il ne s’était jamais inquiété de la tâche rouge au niveau de son mollet, qui s’était progressivement étalée, et avait gardé la maladie pendant des années jusqu’à l’accident. Sur sa tête, un bob en tissu bleu, posé nonchalamment.

Une tique est finalement découverte, et les parents la retirent promptement avec un tire-tique qu’ils placent sous la tête de l’animal, en effectuant un mouvement de rotation et de traction, afin de ne pas séparer le corps du rostre. Tandis que la nuit tombe sur la forêt, Noémie jette un dernier coup d’œil par la fenêtre, et croit apercevoir un curieux pelage couleur de feu disparaître dans la pénombre. Rassurée par cette vision, la petite fille serre fort son doudou contre elle. La maladie de Lyme s’est éloignée avec les rongeurs. Grâce aux renards, Noémie n’est pas infectée.

     

À gauche : Tique Ixodes ricinus gorgée de sang, vectrice potentielle de la maladie de Lyme.

À droite : Vulpes vulpes, régulateur des rongeurs porteurs de la maladie de Lyme.

 

 

                                                              Sources

 

– Guetard M (2001). Ixodes ricinus : morphologie, biologie, élevage, données bibliographiques. Thèse d’exercice, Université Paul Sabatier – Toulouse III, 189 p.

– Hasle G, Bjune GA, Midthjell L, Røed KH, Leinaas HP (2011). Transport of Ixodes ricinus infected with Borrelia species to Norway by northward-migrating passerine birds. Ticks and Tick-borne Diseases 2, pp. 37–43.

– Hofmeester TR, Jansen PA, Wijnen HJ, Coipan EC, Fonville M, Prins HHT, Sprong H, van Wieren SE (2017). Cascading effects of predator activity on tick-borne disease risk. Proc. R. Soc. B 284: 20170453.

– Kurtenbach K, Kampen H, Dizij A, Arndt S, Seitz HM, Schaible UE, Simon MM (1995). Infestation of Rodents with Larval Ixodes ricinus (Acari; Ixodidae) Is an Important Factor in the Transmission Cycle of Borrelia burgdorferi s.l. in German Woodlands. J. Med. Entomol. 32(6): 807-817

– Média-tiques, portail d’information en ligne de France – Lyme, association de lutte contre les maladies vectorielles à tiques. Accès à : https://francelyme.fr/mediatiques/les-tiques/cycle-evolutifdes-tiques-dures/

 

Passionné de communication sous toutes ses formes et de sciences naturelles depuis l’enfance, Victor est titulaire d’un master de biologie spécialisé en médiation scientifique. S’intéressant à divers enjeux sociétaux liés à l’écologie scientifique, il a rédigé cet article dans le cadre de son Master 2 pour sensibiliser au contexte particulier de la maladie de Lyme et au rôle du renard roux dans sa limitation.

       Victor Wastin

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